Défaisance climatique

 

Riwan Driouich, analyste en finance climat, consultant sur le crime environnemental et membre du collectif Jeunes de APLC nous explique en quoi la « défaisance climatique » peut constituer un puissant outil pour débloquer la transition écologique.

Le traitement de l’urgence climatique est une affaire de stock. Maintenir le réchauffement climatique « nettement en dessous » de deux degrés nécessite de ne pas dépasser une certaine quantité de gaz à effet de serre émise dans l’atmosphère. Or ce « budget carbone » pose un défi sans précédent à nos systèmes financiers, machines à actualiser des flux monétaires futurs, qui ne l’ont pas pleinement intégré à la valorisation de leurs portefeuilles. La « bulle carbone » sur laquelle la finance est assise risque, en dégonflant, de causer de graves dégâts économiques. Une action publique prévoyante, prenant la forme d’une « banque de défaisance climatique », semble essentielle à la transition écologique.


Une bulle carbone de plusieurs milliers de milliards de dollars

Un cinquième seulement de la totalité du potentiel carbone des réserves prouvées d’énergie fossile peut être émis afin d’avoir 75 % de chances de contenir le réchauffement sous 2 degrés à horizon 2100(1). Or, ces réserves sont largement valorisées par les marchés financiers, qui anticipent une commercialisation qui ne peut avoir lieu(2). Celles-ci sont représentatives des nombreux « actifs échoués »(3), ces investissements qui ne pourront être rentabilisés si l’on se donne les moyens de lutter contre le réchauffement climatique. Le secteur de l’extraction fossile mais également de nombreuses activités intensives en carbone (le transport d’énergie, le secteur automobile conventionnel, la production d’acier et de ciment, le transport aérien et maritime …) font face à un fort risque de dépréciation suivant un renforcement de l’attractivité de technologies moins carbonées ou la mise en œuvre de réglementations climatiques plus contraignantes. Cette « bulle carbone » pèse, au niveau mondial, plusieurs milliers de milliards de dollars(4). À titre de comparaison, le crash de 2008 a été causé par une perte initiale de 250 milliards. Le système financier est ainsi pris en étau entre des risques climatiques accrus, si trop peu est fait pour lutter contre le réchauffement, et la matérialisation des pertes liées aux actifs échoués du fait d’une transition bas-carbone indispensable. Une gestion publique anticipatrice et éclairée du dégonflement de la bulle carbone est de ce fait nécessaire.


Une banque de défaisance climatique, késako ?

Face à une politique de transition écologique se donnant les moyens de ses ambitions, les institutions financières, au premier rang desquelles les banques systémiques, font face à un véritable risque de faillite. Le risque de crise financière, qui se répercuterait sur les sphères économique et sociale, lié à une politique de transition ambitieuse est bien réel. Cela empêche toute velléité réformatrice raisonnable et contribue à faire de la finance un obstacle à la transition écologique.
La mise en œuvre d’une structure de défaisance, à capitaux ou garantie publics, pourrait permettre de faire face à ce risque dit « de transition ». Il s’agirait pour un tel dispositif institutionnel de racheter aux banques les « actifs échoués » du fait d’une politique ambitieuse de transition écologique, sauvegardant les bilans bancaires de la décarbonation de l’économie. Plusieurs banques de défaisance ont déjà été créées par le passé, et cette idée refait surface actuellement afin d’éponger les créances douteuses – liées à la pandémie actuelle – des institutions financières. Appliquer un tel dispositif à l’urgence climatique nécessiterait cependant de penser les garde-fous aux travers passés de la finance. Son articulation à une réglementation financière plus contraignante sur le plan environnemental, voire à une montée au capital de la puissance publique serait à envisager. Quant à une articulation avec la capacité de création monétaire de la Banque Centrale Européenne, qui permettrait d’éviter la traditionnelle « privatisation des profits, socialisation des pertes », elle apparaît fortement souhaitable. Sur ce plan cependant, il y a loin de la coupe aux lèvres…

(1) Carbon Tracker (2014) – Le « reste à émettre » de l’humanité pour rester sous les deux degrés se situerait autour de 565 giga-tonnes (GT) de CO2 sur la période 2010-2050, soit un cinquième du potentiel carbone de 2795GT des réserves prouvées.
(2) Carbon Tracker (2014) et Irena (2017) – Selon Carbon Tracker, le potentiel carbone des réserves possédées par les 100 plus grandes entreprises listées extractrices de charbon et les 100 plus grandes entreprises du secteur « oil & gas » était, en 2014, de 745GT de CO2, excédant dès lors le budget carbone de 565GT de CO2.
(3) Le terme communément utilisé est « stranded assets » en anglais. Il désigne les actifs ayant, à l’investissement, une valeur sur les marchés mais qui se voient largement dépréciés (du fait d’un changement de réglementation, d’une innovation technologique, etc.) avant qu’ils aient pu être amortis.
(4) Dans un article publié dans Nature Climate Change, Mercure et al. (2018) évaluent la bulle entre 1 et 4 milliers de milliards de dollars actualisés, selon la rapidité de la survenance de ruptures technologiques et réglementaires.

 

 

Sources/pour aller plus loin

• Carbon Tracker Initiative, Unburnable carbon – Are the world’s financial markets carrying a carbon bubble?, 2014
• G. Giraud, Les voies d’une relance écologique créatrice d’emplois, Cadres, 2020, disponible sur https://www.larevuecadres.fr/articles/les-voies-d-une-relance-ecologique-creatrice-d-emplois/6802
• G. Giraud, Financer la décarbonation, Esprit, 2020 disponible sur https://esprit.presse.fr/article/gael-giraud/financer-la-decarbonation-42610?fbclid=IwAR3aNiJKMRfl5uZ7F0fzDiP2mCuuX4CzblxQ9dOKKdsXMFHGwARMy1C5KqE#_ftn13
• International Renewable Energy Agency, Stranded assets and renewables – How the energy transition affects the value of energy reserves, buildings and capital stock, 2017
• J-F. Mercure et al., Macroeconomic impact of stranded fossil fuel assets, Nature Climate Change, 2018
• N. Dufrêne, A. Grandjean, Une monnaie écologique pour sauver la planète, Odile Jacob, 2020
• P. Galoy, La crise fait resurgir l’idée d’une « bad bank » européenne, L’Echo, 2020, disponible sur https://www.lecho.be/dossiers/coronavirus/la-crise-fait-resurgir-l-idee-d-une-bad-bank-europeenne/10221760.html